GV 13 – L’énigme de l’E de Delphes – Chapitre 5

Prenant l’aspect d’une étoile flamboyante chez les francs-maçons, le pentagramme possède également la particularité de renfermer le Nombre d’Or (9) qui est le fondement de la philosophie pythagoricienne. Synonyme d’harmonie et de perfection, la Divine Proportion se révèle ainsi dans toutes les géométries de type pentagonale, en associant ses propriétés remarquables à la figure du 5. De plus, nous savons par Plutarque que le nombre de la quintessence entretient un « lien spécifique » (389C) avec Apollon, tout autant qu’avec l’homme dont la silhouette – pourvue de quatre membres auxquels on ajoute la tête – s’insère parfaitement dans la figure de l’étoile à cinq branches. L’interprétation symbolique du 5 ou du pentagramme nous apprend donc qu’il existe une étroite parenté entre l’être humain et le dieu de Delphes, d’où la sentence du « connais-toi toi même » (gnothi seauton en grec) qui devait amener le visiteur à méditer sur sa propre condition. Mais Apollon ne fut pas la seule divinité à être honorée dans le temple delphique, et Plutarque n’a pas manqué de souligner la présence de ce second dieu : « Si quelqu’un demande donc quel rapport tout cela entretient à Apollon, nous dirons que tout cela n’a pas seulement rapport à lui, mais également à Dionysos, qui a autant part à Delphes qu’Apollon. » (388E). A en croire la tradition, l’endroit le plus inaccessible du sanctuaire – la fosse sacrée de l’aduton (1) (0) – renfermait le tombeau de Dionysos. Seulement, les divinités ne pouvant pas réellement mourir, ses adorateurs pensaient qu’il était tout simplement endormi… Et la coutume voulait que l’on procède à un rite spécifique pour « éveiller » le dieu qui allait régner sur Delphes pendant les trois mois de l’hiver, période durant laquelle Apollon était censé séjourner au pays des Hyperboréens. Que la croyance populaire ait voulu faire de Dionysos une incarnation de l’obscurité hivernale s’explique par la nature de ce dieu « ténébreux » dont les mystères étaient toujours célébrés après le coucher du soleil. Par contre, il est plus difficile de suivre le raisonnement de Plutarque lorsqu’il affirme qu’Apollon et Dionysos sont les deux aspects d’un seul et même principe. Car d’après le portrait que nous en dressent les mythes, il n’y a pas de dieux plus dissemblables que le radieux Phoebus et le sombre Bacchus des latins, comme le confirme cette analyse de Fernand Comte : « Autant Apollon est calme, autant Dionysos est fou ; autant le premier est digne, fier et distant, autant le second est simple et se mêle à tous les exclus et les marginaux ; autant le premier aime la lumière et la gloire, autant le second fréquente la nuit et les lieux sombres. » D’un autre côté, on ne saurait douter de la parole de Plutarque qui semble presque regretter d’en voir trop dit à ce sujet, puisqu’il s’accuse d’avoir été « plus prolixe que la circonstance ne le requérait. » (389C). En fait, les confidences de Plutarque sur la complémentarité du couple Dionysos/Apollon nous fourniraient une information capitale, à condition de savoir lire entre les lignes…

Contrairement à Apollon, Dionysos ne figure pas au nombre des Olympiens, probablement parce qu’il serait l’enfant d’une simple mortelle (la princesse Sémélé, fille du roi de Thèbes) dont la beauté lui aurait valu l’amour du roi des dieux (Zeus). De par sa double origine – humaine et divine – le fils de Sémélé se présente alors sous les traits d’un demi-dieu, semblable à tous ces héros ayant dû accomplir des tâches surhumaines pour s’élever au rang des Immortels. Et tous les neuf ans, à Delphes, se déroulait la fête des héros (Héroïs) où l’on célébrait le plus grand exploit de Dionysos : la résurrection de Sémélé qui, par la puissance de son fils, fut ramenée du séjour des morts. Dionysos tirerait son pouvoir de l’élément igné avec lequel il entretient un rapport très étroit, ainsi que le montrent les circonstances dramatiques de sa naissance ; la légende racontant que ce dieu « né dans le feu » fut arraché du ventre de sa mère au moment où celle-ci se consumait dans les flammes. Mais c’est à Plutarque que nous devons la grande révélation, à savoir que Dionysos serait le symbole de ce « feu caché donnait naissance à toutes choses, celui-ci prenant l’apparence d’Apollon quand il se présente sous sa forme de pure lumière : « Pour dissimuler à la foule cette transformation en feu, les plus sages appellent le dieu Apollon à cause de son unicité, et Phoibos à cause de sa pureté inaltérable, mais pour ses transformations qui aboutissent à une organisation du monde en souffles, en eau, terre et astres, en naissance de plantes et d’êtres animés, s’exprimant de manière énigmatique ils désignent le changement qu’il subit comme une déchirure et un démembrement, et lui donne le nom de Dionysos, Zagreus, Nuktélios et Isodaites ; ils racontent corruptions et disparitions, suivies de résurrections et de renaissances, qui sont autant d’énigmes et de récits mythologiques appropriés aux changements dont nous avons parlé. (388E à 389A). La démonstration de Plutarque s’inspire très largement de la philosophie d’Héraclite qui repose sur l’idée que le feu est l’origine et la fin de TOUT car, dans la vision héraclitéenne, le feu primordial est loin d’être un feu ordinaire… Héraclite assimilant ce dernier au principe du logos, ou du Verbe divin que le philosophe du feu évoque en ces termes : « Quant au logos, ce logos éternellement réel, les hommes à ce sujet sont sans compréhension tant qu’on ne leur en a pas parlé et quand on commence à leur en parler. Alors que toutes choses se produisent conformément au logos, on croirait qu’ils n’en ont pas fait l’expérience. »(1) (1). Et environ huit siècles plus tard, l’auteur de l’évangile de Jean allait faire renaître la pensée d’Héraclite en exprimant la même opinion sur le logos : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement près de Dieu. Toutes choses ont été faites par lui, et sans lui, rien n’a été fait. Ce qui a été fait en lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes ; et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont point saisie. » (Chapitre 1, Versets 1 à 5).