GV 13 – L’énigme de l’E de Delphes – Chapitre 3

Bien qu’on le range parmi les écrits les plus obscurs de Plutarque, le dialogue sur l’E de Delphes renferme de précieux indices pour quiconque sait interpréter le langage figuré des philosophes, en particulier celui d’Ammonios qui est incontestablement le personnage « vedette » du dialogue. Ayant été le maître de Plutarque lorsqu’il enseignait à Athènes, Ammonios incarne le sage détenteur de la vérité et, par conséquent, chacune de ses interventions revêt une importance cruciale. Mais avant de laisser la parole à Ammonios qui va ouvrir et terminer la discussion, l’auteur du dialogue tient à nous rappeler que la consécration de l’E (par les fondateurs du sanctuaire) ne doit rien au hasard : « Il est vraisemblable en effet que ce n’est pas sous l’effet de la fortune ni comme à l’issue d’un tirage au sort que seul parmi les lettres il se trouve à la première place auprès du dieu et qu’il a pris le rang d’une offrande sacrée et d’un objet de contemplation, mais que c’est parce qu’ils se sont rendu compte de sa puissance propre qui est prodigieuse ou parce qu’ils se servent de lui comme d’un symbole pour un des biens dignes d’être recherchés que ceux qui, au commencement, ont philosophé sur le dieu l’on ainsi admis. (384F-385A). Selon ces propos, l’E serait doté d’une certaine « puissance » qui l’aurait tout désigné pour devenir le symbole du dieu Apollon. La question étant de savoir en quoi l’Epsilon serait une lettre aussi exceptionnelle… Et afin de nous éviter de suivre de fausses pistes, Plutarque nous rapporte l’opinion des gens de Delphes qui estimaient que « ni l’apparence visible ni le son, mais seulement le nom de la lettre possède une valeur symbolique(386B). Attardons-nous sur le nom composé de l’Epsilon ou E-Psilon qui associe la lettre qu’il représente (E) au mot Psilon (3), lui-même dérivant du terme PSILOS évoquant un être glabre ou « dépourvu de poils ». Or, suivant la tradition, Apollon se présente sous les traits d’un éternel adolescent dont le visage radieux n’a jamais été assombri par le moindre duvet, ce qui fait de lui une curiosité au sein de l’Olympe où les dieux de type masculin sont invariablement pourvus d’une barbe. Pourtant, malgré son apparence juvénile, Apollon serait le plus puissant des Olympiens (4), ainsi qu’en témoigne l’hymne homérique dédiée au fils de Lêto : « Je me souviendrai toujours de l’Archer Apollon, et je ne l’oublierai jamais, lui que les Dieux eux-mêmes redoutent, quand il marche dans la demeure de Zeus ; et, certes, tous se lèvent de leurs sièges à son approche, quand il tend son arc illustre. Lêto reste seule auprès de Zeus qui se réjouit de la foudre. Elle détend le nerf, elle ferme le carquois, et, l’ayant retiré des robustes épaules du Dieu, elle suspend l’arc le long d’une colonne de la demeure paternelle, à un clou d’or ; et, conduisant Apollon, elle le fait asseoir sur un trône. » (d’après la traduction de Leconte de Lisle). Ces vers nous remettent aussi en mémoire qu’Appolon était toujours armé d’un arc, et il est curieux de constater que dans le dialecte dorien, le mot Psilon désigne une « flèche » ou un « trait ». Toutefois, il existe une autre lettre qui aurait pu évoquer le « dieu au carquois ».

Vingtième lettre de l’alphabet grec, l’U ou Upsilon – que l’on écrit « Y » en majuscule et « u » en minuscule – porte un nom quasiment identique à l’Epsilon, au point que l’on peut se demander pourquoi celui-ci ne fut pas choisi pour devenir l’emblème d’Apollon. Outre sa graphie et sa sonorité, l’U ne se distingue de l’E que par sa place dans l’alphabet qui détermine également sa valeur numérique, puisque chaque lettre correspond à un nombre distinct (la numération des 24 lettres grecques représentant les neuf unités, les neuf dizaines et les neuf centaines, à l’exclusion des nombres 6, 90 et 900 ayant nécessité l’addition des lettres Digamma ou « double gamma », Koppa et Sampi). Dans ce système alphanumérique, l’Upsilon équivaut à 400, tandis qu’Epsilon correspond au 5 à partir duquel l’Athénien Eustrophos va développer une nouvelle théorie dans le dialogue de Plutarque : « car nous pensons que, par lui-même, l’E ne diffère des autres éléments ni par sa valeur, ni par la forme, ni par ce qu’il dit, pais qu’il faut l’honorer de préférence aux autres parce qu’il est le signe d’un nombre important et fondamental pour le monde, le nombre cinq, à partir duquel les sages ont appelé « quinter » le fait de compter. » (387E). L’explication d’Eustrophos nous permet de comprendre que l’Upsilon (de par son rang alphabétique) n’a pas la même valeur symbolique que l’Epsilon, doù le fait que l’E aurait été choisi entre toutes les lettres pour incarner les mystères de l’Apollon pythien (5). Mais, alors, une nouvelle question se pose : en quoi le chiffre 5 est-om si remarquable ? Pour pouvoir trouver la réponse, il faut commencer par cerner la pensée philosophique dont se réclamaient Plutarque et son condisciple Eustrophos, car tous deux étaient des adeptes du pythagorisme qu’ils avaient découvert en suivant les leçons d’Ammonios. Et comme Plutarque nous fait comprendre que l’on ne saurait percer les secrets de l’E sans avoir résolu l’énigme du cinq – telle que l’entendaient les pythagoriciens – le moment est venu de partir sur les traces de l’homme qui voyait dans les chiffres l’expression des plus hautes vérités… D’après Jamblique (6), Pythagore devait son nom à la Pythie de Delphes que son père – Mnésarque de Samos – était allé consulter. La prophétesse lui ayant prédit que sa femme mettrait au monde « un enfant qui l’emporterait en beauté et en sagesse », Mnésarque décida de donner à son fils un nom rappelant la prophétie de l’oracle ; Pythagoras désignant celui qui a été « annoncé par la pythie ». Pythagore n’ayant laissé aucun écrit, on doit à ses rares biographes de connaître la date approximative de sa naissance (entre 590 et 569 avant Jésus-Christ) et de sa mort (qui serait survenue aux environs de l’an -470), de même que les principales étapes de sa vie durant laquelle il aurait étudié toutes les formes de sagesse. Considéré comme l’un des premiers philosophes, Hérodote le classait parmi les plus grands esprits de la Grèce, tandis que le poète Ovide lui fit tenir ces propos inspirés par l’esprit d’Apollon : « Et puisqu’un dieu me fait parler, j’obérirai religieusement à ce dieu qui dicte mes paroles ; j’étalerai au grand jour les secrets de ce Delphes qui est en moi, ceux du ciel même, et je dévoilerai les oracles de l’ultime sagesse. Je proclamerai les grands mystères que le génie de nul homme avant nous ne put pénétrer, et qui restèrent longtemps cachés. »(Les Métamorphoses, Livre XV, Vers 131-167).