GV 13 – L’énigme de l’E de Delphes – Chapitre 2

A l’instar de ses amis humanistes, Nicolas Poussin cherchait à concilier la sagesse des temps antiques avec l’enseignement christique. Et la découverte des catacombes romaines allait leut confirmer que les premiers chrétiens avaient établi une mystérieuse relation entre Jésus-Christ et le dieu de Delphes… C’est grâce aux remarquables travaux de Bosio, véritable père de l’archéologie chrétienne, que les catacombes de Rome révèlent leurs trésors à l’époque même où Nicolas Poussin vivait entre les murs de la ville éternelle. De plus, comme Bosio était un ami proche de Cassiano Dal Pozzo (le commanditaire de la première série des Sept Sacrements qui était également le secrétaire du cardinal Francesco Barberini), Poussin se trouvait aux premières loges pour suivre l’avancée des recherches menées par Bosio dont l’oeuvre monumentale finira entre les mains du cardinal Barberini, d’après ce que nous apprend l’ouvrage de S. Spender Northcote et W.-R. Brownlow sur la Rome Souterraine : « Pendant trente-six années, Bosio se livra, avec une ardeur infatigable, à l’étude comparée des catacombes et des documents de toute nature qu’il avait recueillis et recueillait sans cesse. Quand il mourut, son oeuvre n’était pas encore achevée ; rien n’en avait encore été publié… L’oeuvre de Bosio était trop importante, cependant, pour demeurer ensevelie avec celles de ses prédécesseurs. Ses papiers et tous ses biens étaient devenus la propriété de l’ordre de Malte. L’ambassadeur de cet ordre à Rome, le prince Carlo Aldobrandini, communiquera les manuscrits laissés par Bogio au cardinal Francesco Barberini, bibliothécaire du Vatican, neveu du pape régnant, ami de Galilée et le Mécène de son époque. Le cardinal reconnut tout de suite la valeur d’un tel trésor, et engagea un oratorien, voué lui-meme à l’étude de l’archéologie, le P. Severano, à publier en la complétant l’oeuvre inachevée de l’antiquaire maltais. » Bosio ayant été le plus grand explorateur des catacombes romaines, il fut aussi le premier à en répertorier les nombreuses fresques qui présentent parfois un aspect déroutant aux yeux des visiteurs. Réalisées entre le IIe et le IIIe siècle de notre ère, certaines de ces peintures n’hésitent pas à associer les symboles les plus sacrés de la religion chrétienne – tels que le poisson et le pain eucharistique – avec des éléments typiquement païens, à l’image de cette curieuse fresque (découverte dans une chambre du cimetière de Calliste) qui nous décrivent S. Spencer Northcote et W.-R. Brownlow : « A gauche est représenté un trépied, sur lequel sont posés un pain et un poisson : une femme, debout près du trépied, tient ses bras étendus en orante, tandis qu’un homme, vêtu du pallium, lève sa main droite au-dessus des offrandes, dans l’attitude du prêtre qui consacre sur un autel chrétien. » Il n’est pas nécessaire d’être un expert en art hellénique pour reconnaître dans le support des offrandes le fameux trépied de Delphes (2), celui-là même où la devineresse venait s’asseoir afin d’y rendre ses oracles. Et à partir de là, il devient facile d’identifier les deux personnages qui se tiennent de chaque côté du trépied, puisqu’il s’agit à l’évidence d’un prêtre d’Apollon (vêtu du manteau des philosophes appelé pallium) et de la Pythie dont les bras levés évoquent la transe prophétique durant laquelle le dieu s’exprimait par sa bouche. Si l’on se souvient également que dans les premiers siècles de l’ère chrétienne, les artistes confondaient la figure du Christ avec celle du jeune Apollon, l’interprétation de la fresque de Calliste devient encore plus évidente. Mais nul ne saurait comprendre le sens de ces peintures sans avoir résolu l’énigme de l’E qui, comme l’évoque le tableau de Poussin, nous fournirait la « clef » de tous les mystères.