GV 13 – L’énigme de l’E de Delphes – Chapitre 1

A la demande de son ami et mécène Cassiano Dal Pozzo, Nicolas Poussin acheva, en 1640, une série de tableaux représentant les Sept Sacrements de la religion chrétienne : la Pénitence, la Confirmation, le Baptême, l’Eucharistie, le Mariage, l’Extrême-Onction et l’Ordre que l’on appelle également l’Ordination. Quatre ans plus tard, le peintre entamera une seconde série de tableaux sur le même thème, ces derniers ayant cette fois été commandés par Paul Fréart de Chantelou (le cousin du surintendant des bâtiments de Louis XIII, Sublet de Noyers, qui l’avait envoyé à Rome pour convaincre Poussin de venir exercer ses talents à Paris). Si les critiques d’art considèrent que la deuxième version des Sep Sacrements a été exécutée dans un style beaucoup plus « sévère » que la première série, ils reconnaissent aussi que ces oeuvres tardives reflètent davantage les préoccupations philosophiques de l’artiste. Et c’est dans le tableau de l’Ordre appartenant à cette seconde série (1) que Nicolas Poussin a voulu évoquer le souvenir de l’E de Delphes, en le faisant trôner sur le chapiteau d’une colonne-pilier qui se dresse au premier plan du décor. Placée sous le signe de l’E qu’un homme « aux traits de femme » fixe avec un air d’adoration, la scène de l’Ordre nous montre les douze apôtres au milieu desquels se tient le personnage central de Jésus, lequel brandit une clef d’or qu’il incline de manière à désigner le sommet de la colonne. Suivant du regard la direction indiquée par la clef, l’apôtre Pierre (agenouillé devant Jésus) contemple l’E qui, de manière évidente, paraît être l’unique objet de la discussion agitant le groupe des apôtres. Ne pouvant être mise sur le compte d’une simple fantaisie artistique, la composition de ce tableau chercherait à nous transmettre un message précis, à savoir que les mystères des religions païennes – symbolisés par l’E de Delphes – se reflèteraient dans les sacrements chrétiens que l’on désignait autrefois par le terme grec de Mystérion. Mais Nicolas Poussin n’aurait jamais pu concevoir un oeuvre aussi parlante s’il n’avait eu accès à certaines connaissances lui ayant permis de résoudre l’énigme de l’E, ainsi que nous le laisse penser la devise choisie par le peintre : TENET CONFIDENTIAM ou « Il tient ce qui est caché ». Enfin, c’est dans la deuxième série des Sept Sacrements que Poussin aurait voulu montrer toute l’étendue de son savoir, puisqu’il écrivit à propos de celle-ci : « J’en ai fait mon capital et ce sera là ou je mettrai toute mon étude et toutes les forces de mon talents tel qu’il est.