GV 14 – Deuxième discours d’investiture du Grand Maître de l’Ordre Secret du Temple

1/ La profondeur gnostique
Comme les véritables chercheurs du cœur et de la foi l’ont compris depuis longtemps, toute la profondeur ésotérique du Temple s’est toujours exprimée tant dans la connaissance interprétative de certains textes sacrés, que dans la capacité à lire certains livres bibliques sous un jour clair de compréhension des mystères qui peut s’exprimer dans le degré de sensibilité à la Gnose ainsi qu’à la Connaissance, et enfin dans la capacité à mettre en œuvre les opérations de transmutation – de transfiguration – qui y sont enfouies et cryptées. L’Ordre Secret du Temple, profondément chrétien, a en effet pu tisser, depuis le Moyen-Âge, par son activité la plus mystérieuse et la plus secrète, alchimique, des liens précieux avec les philosophes orientaux, les hermétistes et les savants de la pensée gnostique, pour construire une véritable pratique ésotérique de très haut niveau d’expérimentation. C’est donc en un christianisme gnostique très inspiré de mystique, que les responsables de l’Ordre intérieur (Ordre Secret du Temple) ont pu élaborer une science théurgique, capable d’aider les opérateurs à l’élévation suprême, comme il s’est toujours agit de chevaliers de dignité supérieure, investis des expériences les plus subtiles de la plus haute valeur de transformation. Les textes chrétiens les plus prisés par les Templiers furent, outre les quatre évangiles canoniques – avec une certaine préférence pour l’évangile selon saint Jean, une attention particulière pour celui de Marc et pour le chapitre X de l’évangile de Matthieu –, l’évangile de Thomas, les écrits de Paul, et des textes très apocryphes comme les Actes de Jean ou la Vie de Jésus en arabe. Quant à l’Apocalypse de Jean, du grec apocalypsis (révélation), dont les pères de l’Église ont attribué la paternité au fameux évangéliste, il constitue un ouvrage central de l’ésotérisme « symbolique-clé » renfermant les principaux arcanes de la révélation chrétienne. Où les nombres, les couleurs et les figures y révèlent des images chargées de sens allégoriques, hermétiques autant que mystiques. « Et le disciple bien- aimé, dans sa prophétie de Pathmos, justifie la prédiction du mystérieux alchimiste, en y ajoutant le doux baume de la consolation et de l’espoir : Et je vis un ciel nouveau et une terre nouvelle. En effet, le premier ciel et la première terre ont disparu, et la mer n’est même plus (Apocalypse, XXI, 1) » (Eugène Canseliet). Clément d’Alexandrie définissait ainsi la gnose : « La gnose, communiquée et révélée par le fils de Dieu, est la sagesse, or la gnose elle-même est un dépôt qui est parvenu par transmission à quelques hommes ; elle avait été communiquée oralement par les apôtres ». Étymologiquement la gnose est la Connaissance. Dans le contexte physico-religieux, la gnose représente l’issue pour le « salut de l’âme », permettant l’avènement du corps de gloire, permettant à l’homme de passer de la connaissance éprouvée de soi à la connaissance éprouvée de Dieu, et donc d’élaborer un corps glorieux capable de dépasser la mort et de permettre la réintégration dans le Plérôme. Clément mettait l’accent sur le fait que, parallèlement au dogme officiel professé par l’Église romaine, une doctrine secrète a toujours su exister et se répandre oralement, portant l’exégèse des vrais symboles ésotériques, transmettant une pratique sacramentelle spécifique des mystères et une vraie technique hermétique d’élévation. Cette doctrine secrète, traditionnellement offerte à des élus jugés dignes d’accéder à la gnose – après avoir reçu une initiation adéquate –, fait intervenir lors de sa transmission des purifications successives de l’âme, une élévation en degrés, qui aboutit à l’élaboration du corps de gloire, ce corps de lumière protégeant l’être profond de la mort. Pour les Templiers, saint Jean est le dépositaire direct de la gnose. Dans L’Évangile ésotérique de saint Jean, Paul Le Cour a pu écrire : « Le johannisme est donc la doctrine ésotérique chrétienne. Elle diffère totalement du mosaïsme ; plus de circoncision, plus de sacrifices sanglants, plus de Dieu exigeant des meurtres pour satisfaire sa vengeance, mais un Dieu d’Amour ; plus de résurrection des corps avec leurs ongles et leurs cheveux (saint Thomas d’Aquin) ; plus d’enfer éternel, mais une conception  logique des conséquences de nos actes, entraînant, soit vers un progrès indéfini, soit vers un anéantissement de la personnalité ; plus de péché originel. Par suite, nous ne sommes plus en présence du Christ venant « racheter » les péchés des hommes et les délivrer d’une faute qu’ils n’ont pas commise, mais du Verbe fait chair, du médiateur, venant donner, aux hommes, une règle de conduite, et effacer la redoutable et étroite religion d’Israël. Il n’est plus nécessaire d’envisager l’étrange concept d’un Dieu « qui a tué Dieu pour honorer Dieu ». Le Nouveau Testament vient supprimer l’Ancien, ainsi que cela se doit logiquement concevoir. Quand le [Christos] est venu […] il y a deux mille ans, ce fut pour nous apporter le double message de la Connaissance et de l’Amour. Quand il reviendra, ce sera pour mettre les hommes à la raison et établir la paix sur terre, paix qu’ils ont perdue, en négligeant ses enseignements, en remplaçant l’amour par la haine, la vérité par le mensonge ». Formule efficiente et nom sacré suprême, Abraxas est, pour les gnostiques et pour les Templiers de l’Ordre intérieur, le nom du Dieu total. L’origine de ce nom, racinée dans les sept premières lettres du nom divin en hébreu, et fait référence aux sept planètes, aux sept archanges, aux sept erreurs et aux sept métaux. Décomposées selon le système grec de numérotation, puis additionnées, les sept lettres du nom parfait Abraxas, donne le nombre 365, soit le nombre du cycle annuel. Il est le symbole de la totalité et de la Création, de l’immensité du Cosmos et de l’infini de la Connaissance. Selon les travaux de saint Jérôme, Abraxas correspondrait au nombre mystique et caché de Mithra, dont la somme des lettres, en grec, donne aussi 365. Des représentations de l’Abraxas seront reproduites sur des intailles (pierres fines gravées en creux), portées traditionnellement en bague par des chrétiens gnostiques de haut rang, puis également par les maîtres secrets du Temple, qui les utilisaient comme sceaux particuliers. L’utilisation de ces pierres précieuses comme signes d’appartenance remonte au IIe siècle, à une époque où vécut le grand Basilide d’Alexandrie, premier penseur gnostique capable de mettre en évidence la puissance de la gnose comme dynamique ésotérique dans les courants chrétien traditionnel, égyptien, mithriaque, grec et celte. Et l’on comprendra que cette doctrine influença durablement le fonctionnement occulte du Temple. Je dois rappeler ici que la représentation centrale de l’Abraxas figurée sur les gemmes gnostiques est un être composite réunissant un buste aux bras nus, vêtu d’une cuirasse à l’antique, et une tête de coq tournée vers la droite ou vers la gauche, bec droit ou levé vers le ciel. Les membres inférieurs sont généralement deux serpents recourbés, la gueule vers le haut. Cette figure très étrange porte deux objets en ses mains : à droite une rondache, et à gauche un fouet, parfois remplacé par un bâton. Cette curieuse représentation offre visiblement des symboles de nature mythique très puissants, dont la valeur initiatique ne pouvait échapper aux Templiers d’hier, ni, évidemment, à tous ceux d’aujourd’hui.

2/ La profondeur ésotérique
Les deux symboles essentiels et complémentaires que l’on trouve souvent sur les antiques gemmes gnostiques, présentés en ces superbes intailles portées en anneau par les Maîtres du Temple, sont le coq et le serpent. Symbole de fierté, de courage et de vigilance, le coq, par son chant, chasse les ténèbres et permet au soleil de s’élever dans le ciel. Il incarne l’initié qui, après une terrible mort initiatique, renaît à la lumière d’une vie nouvelle, purifiée de toutes les errances. Pour l’Ordre Secret du Temple, dont les plus grands initiés en Terre Sainte avaient participé à des rites consacrés au coq – souvent en correspondance du fameux Livre du Coq, écrit apocryphe chrétien d’origine copte –, les initiés pouvaient reconnaître en lui un emblème du Sauveur, et comme le dit très justement Louis Charbonneau-Lassay, dans Le Bestiaire du Christ, : « l’annonciateur du jour libérateur convenait parfaitement à ce symbolisme, et la littérature chrétienne de ce temps le dit surabondamment. En accord avec elle, une ampoule de terre cuite, des premiers siècles chrétiens, porte l’image de la Vierge Marie qui présente à un personnage placé devant elle son Fils nouveau-né. Au dessus d’eux, un coq chante et bat des ailes, et un autre coq se voit à leurs pieds. C’est que l’avènement de Jésus fut pour la terre, au spirituel, ce qu’est pour elle, au physique, l’arrivée matinale du soleil qui chasse la nuit et que célèbre le chant des coqs ». Le serpent, incarnation des forces telluriques et chtoniennes, symbolise l’énergie nécessaire au processus de renaissance, de vie nouvelle sublimée par la Connaissance, la Gnose. « Et ce fut très tôt, dès la naissance du symbolisme artistique dans l’Église, que le Serpent d’airain apparut comme une image du Sauveur sur la Croix. Au second siècle, Tertullien, écho des premiers maîtres de la foi, écrivait, après s’être élevé contre les hérétiques nicolaïtes : « À ces hérétiques se joignent ceux que l’on appelle Ophites. Car ils glorifient tellement le serpent, qu’ils le mettent au-dessus du Christ lui-même. En effet, disent-ils, c’est lui qui nous a donné l’origine de la science du bien et du mal. Moïse connaissait bien sa puissance et sa majesté, quand il dressa le serpent d’airain, et que tous ceux qui le regardèrent obtinrent la guérison. Le Christ lui-même n’imite-t-il pas dans son Évangile la puissance sacrée du serpent, lorsqu’il dit : De même que Moïse éleva le serpent au désert, ainsi il faut que le Fils de l’Homme soit élevé. […] » Le même ancien auteur continue : « … Que signifie encore Moïse, après la défense de se tailler aucune image, dressant un serpent d’airain au haut d’un bois, et livrant aux regards d’Israël le spectacle salutaire d’un crucifié, pendant que des milliers d’Hébreux étaient dévorés par les serpents en punition de leur idolâtrie ? C’est que là encore était représentée la puissance miraculeuse de la croix dont la vertu triomphait de l’antique dragon ; c’est que tout homme mordu par les serpents, c’est-à-dire par les anges du démon, pour être guéri de la blessure de ses péchés, n’avaient qu’à regarder et à croire ce mystérieux symbole de la croix de Jésus-Christ qui lui promettait le salut. » » (Charbonneau-Lassay). Sur la gemme gnostique, la cuirasse à l’antique indique la nécessité de lutter pour acquérir la Connaissance et la Sagesse, qui ne sont jamais données mais doivent être conquises de haute lutte. Le bouclier rond, qui porte souvent les lettres grecques iota, alpha, oméga, I A W (IAO), est le signe que l’Initié est protégé dans sa quête, et le fouet, qu’il possède un vrai pouvoir d’action sur les puissances qui l’entourent. Ces sceaux à la représentation de l’Abraxas, utilisés exclusivement par les maîtres et les hauts dignitaires du Temple, sont souvent accompagnés par les trois lettres grecques, placées non sur le bouclier mais sur le champ du sceau, et de sept étoiles figurant les sept lettres du nom d’Abraxas, lettres dont on a dit auparavant la signification. L’exergue est toujours le même, secretvm templi, inscription qui se passe de commentaire. Un autre des symboles parmi les plus essentiels des Templiers est le cheval monté par deux chevaliers, symbole qui doit être entendu à différents degrés, et qui entraîne la vibration dans un long processus initiatique. Si ce symbole ne manquera pas d’évoquer Pégase, messager des dieux assurant une communication étrange entre les divinités mythiques par un fameux langage secret incompréhensible pour les profanes, ce cheval – la cavale – étant aussi la cabale, et induisant ainsi une notion de transmission dissimulée connue des alchimistes et des ésotéristes. C’est donc davantage par le mot de secret caché que le sens doit être avant tout percé. Si deux cavaliers pour un seul cheval peuvent évoquer à coup sûr la tripartition classique de l’être, comme spiritus anima corpus (l’esprit et l’âme, chevauchant le corps qui est leur véhicule), son écho divin trinitaire (les hypostases) au degré supérieur, c’est surtout le visible et l’invisible, la nuit et le jour, qui cessent ainsi d’être perçus contradictoirement. On voit apparaître ici le cœur mystérieux de la dynamique de l’Ordre, la capacité, par des connaissances rares et dissimulées (le cavalier caché), de pouvoir réaliser en soi la coincidencia oppositorum, la découverte d’un si fameux point sublime capable de condenser les contraires, de transmuter toutes les imperfections de ce monde chaotique. Ailleurs, sous la croix pattée de gueule aux quatre branches égales, on pourra comprendre le symbole du martyre par le sang versé. Cette croix qui se trace au nombre d’or, comme les branches curieusement se dédoublent, faisant ressortir le puissant symbole propre au chiffre huit, représentant traditionnellement la résurrection et la vie. Les Templiers utilisaient parfois, pour les mêmes raisons, une étoile à huit pointes appelée rai d’escarboucle qui, représentant la pierre philosophale, jalonnait le chemin des pèlerins de saint Jacques. Dans le Livre Premier de son Histoire des Croisades, rédigé de 1220 à 1225, l’évê- que d’Acre Jacques de Vitry entreprend de faire comprendre ce qu’étaient les Chevaliers du Temple : « […] lions à la guerre, agneaux remplis de douceur dans leur maison ; dans une expédition, rudes chevaliers ; dans l’église, semblables à des ermites ou des moines ; durs et féroces pour les ennemis du Christ ; pour les Chrétiens, pleins de bénignité et de tendresse, ils marchent, précédés d’une bannière noire et blanche, qu’ils appellent Beauséant, parce qu’ils sont pleins de candeur pour les amis du Christ ; noirs et terribles pour ses ennemis ». Sa compréhension du beaucéant tient toute entière dans la dualité apparente de cet étendard. Elle apparaît comme profondément marquée par le dualisme posé par les gnostiques comme base du fonctionnement à dépasser. Parti, coupé, échiqueté, l’essentiel tient en ce que le beaucéant soit composé à part égale de noir et de blanc : il rappelle ainsi, au cœur de la bataille, le grand combat des forces du bien contre les forces du mal, d’Ormudz et d’Ahriman. C’est depuis ce duel que se perçoit le monde dans lequel nous vivons, où les choses n’existent que les unes par rapport aux autres ; mais c’est au-delà de ce jeu des ténèbres et de la lumière que le Templier va se construire, en apposant la croix rouge sur l’oriflamme, cette figure de la pierre philosophale, cette pierre chris- tique, qui va permettre au moine-soldat de s’élever, dans l’édification de son corps de gloire, travaillant à modifier la relation entre les opposés jusqu’à intégrer l’équilibre absolu, jusqu’à atteindre le point sublime de la coïncidence : réaliser au fond de soi l’amalgame des opposés incompatibles. Telle est l’authentique chevalerie du Temple, une chevalerie spirituelle où les anges de la lumière dépassent les anges des ténèbres par la voie du Christ ; une chevalerie d’hommes pieux, conscients de leur condition d’hommes et par là même engagés à combattre les ténèbres là où ils se trouvent, avec les armes qui sont les leurs et quel que soit le domaine dans lequel les ténèbres s’expriment. Les Templiers, moines et chevaliers, ont été façonnés de la pensée orientale, influencés de la gnose et de la vision mazdéenne du créé. Pour les Templiers, le chevalier qui s’élève est un homme qui réfléchit, qui se pose la seule question véritablement fondamentale : comment vais-je remonter jusqu’à la lumière ? Cela passe certes par un combat, car la voie n’est pas tracée d’avance. Il faut se frayer un chemin jusqu’à cette lumière intérieure, jusqu’à la présence, pour soi et pour les autres, tout comme le Templier ne fait pas les choses pour lui-même seulement mais également pour l’humanité toute entière. « Il faut que l’esprit s’élève au-dessus de tout nombre, qu’il perce toute multiplicité, et alors Dieu perce également en lui. Et autant Dieu perce en moi, autant moi je perce en Lui. Dieu conduit cet esprit dans le Désert, dans l’unité de Lui-même, là où il est un Un pur jaillissant en Lui-même. Un tel esprit est sans pourquoi ; s’il devait encore avoir un pourquoi, l’unité aussi devrait avoir un pourquoi. Un tel esprit est dans l’unité et la liberté » (Maître Eckhart).

3/ La profondeur baphométique.
Paul Le Cour a écrit : « Avec les Cathares johannites nous trouvons les Templiers et les Compagnons constructeurs. Les Templiers célébraient le 24 juin la fête de saint Jean ; le nom de leur Baphomet renferme : Bios, vie ; Phos, lumière, et Métis, sagesse ; or Sophia est ésotériquement la parèdre ou aspect féminin du Christ. […] Il y a lieu de remarquer chez eux l’importance du nombre 9, celui des initiés à la gnose chrétienne car l’Ordre fut fondé par 9 personnes. Le nombre de leurs commanderies étaient de 900, divisées en 9 provinces ». Il est donc temps à présent de se pencher sur cette pièce centrale de la profondeur templière : le Baphomet. Aux temps des procès historiques, si la plupart des chevaliers jurèrent n’en avoir jamais entendu parler – ce qui était vrai – certains maîtres des cercles internes vont confirmer son existence et en donner une description sommaire… Qu’était-ce donc ? Qu’est-ce donc que le Baphomet ? Une tête, souvent barbue, figurant le Christos des gnostiques, parfois sculptée, souvent reproduite sur un tissu nommé suaire. Ceux qui en ont parlé malgré eux ont dû dire ne l’avoir pas bien vue ou seulement de loin, et surtout bien rarement. De nos jours la présentation du Baphomet reste rare, réservée à des chapitres très internes, et proposée seulement à des chevaliers avertis et hautement initiés dans son utilité et sa fonction. La tête baphométique s’expose à la dévotion pour les reliques que souvent elle contient, comme le bois de la vraie Croix. Il semble que Bapho (ou Bafo) est le nom antique de Paphos, une ville importante au sud-ouest de Chypre. C’était le lieu légendaire de naissance de la déesse Aphrodite qui, disait-on, s’y était matérialisée à partir de l’écume de la mer. Les Templiers étaient établis à Chypre. Ils ont même été propriétaires de cette île pendant l’année 1181, créant par là même le premier état théocratique de la chrétienté. Pour des raisons politiques internationales, autant qu’internes à l’île, les Templiers choisirent de revendre Chypre, tout en y conservant d’importantes commanderies et en y demeurant ainsi très présents jusqu’à la fin officielle de l’Ordre. À la fin de l’été 1291, lorsque, n’ayant plus les moyens de défendre Château-Pèlerin, l’ultime bastion chrétien en Terre Sainte, c’est naturellement sur Chypre que se replieront les Templiers. Comment, avec plus d’un siècle de fréquentation assidue, auraient-ils pu ignorer les traditions immémoriales qui se rattachent à cet endroit où vivait encore le souvenir d’un cône de pierre noire, le cône de Paphos, le Baphomet ? Car si Bafo est le nom de ce lieu mythique, meta signifie, en latin, le cône. Ce n’est donc pas par hasard que certains ont vu dans le baphomet un buste de Pythagore, corroborant par le fait même le lien profond entre la gnose du Temple et le pythagorisme, et, par delà, avec les écoles orientales qui, au XIIIe siècle, cherchaient à exprimer en un élan commun la mystique de l’Iran ancien, le pythagorisme et l’islam. À ce propos, il est intéressant de souligner que le Baphomet de la Patriarchie de l’Église Apostolique Templière actuelle, à Cordes dans le Tarn, est un buste doré de Pythagore. Lors de sa présentation solennelle, uniquement en de rares occasions, une sourate du Coran est déclamée, accompagnée de textes chrétiens. On pouvait y voir aussi, et nous restons dans les arcanes du pythagorisme, la tête d’Orphée qu’on retrouva un jour, flottant sur les eaux. « Tête vive, elle roule jusqu’à la mer et les flots la déposent sur un autre rivage où elle continue de chanter. C’est Orphée transfiguré, devenu tel qu’en lui-même : une voix sans ombre, incorporelle, qui incante et vaticine ». La déposition du frère Guillaume Avril, servant du diocèse de Clermont, semble faire écho à cette légende : « Il a […] entendu dire souvent outre-mer qu’il y a très longtemps, avant l’institution des Ordres du Temple et de l’Hôpital, apparais- sait quelquefois dans la mer, dans le gouffre appelé gouffre de Setalia, une tête, après l’apparition de laquelle les navires qui croisaient au niveau de ce gouffre faisaient naufrage ». La puissance magique des têtes coupées apparaît souvent dans la mythologie. On se rappelle la tête de Méduse, celle de Gorgone, objet de terreur et source de puissance à la fois, qui veillait à l’apex de l’égide du roi des Dieux. « C’est une survivance, dans le folklore de la Méditerranée orientale, du mythe de Persée », écrit Salomon Reinach. Lorsqu’on sait que l’histoire de Persée et d’Andromède était localisée par les Anciens dans les environs de Jaffa, on comprend mieux le glissement qui s’est opéré de l’Antiquité au monde médiéval. Salomon Reinach, poursuivant son analyse, conclut ainsi : « Plus de cent ans avant le procès des Templiers, nous trouvons en Orient, sur la côte syrienne, une légende dérivée de celle de Persée et de Méduse, mais où Persée est devenu un chevalier, miles. […] Dans un pays où le Templier était le chevalier par excellence, il n’est pas étonnant que l’on ait raconté d’un ou plusieurs Templiers la légende du héros grec devenu un chevalier de leur temps ». D’un auteur anonyme, j’ai découvert ce passage : « Questionné sur l’idole dont l’accusation prétendait qu’elle était adorée par les Templiers, le frère Jean de Villa, drapier de l’Ordre, déclara lors de sa déposition à Chypre qu’il n’en connaissait pas, mais que néanmoins l’Ordre possédait la tête de sainte Euphémie. Le frère Pierre Cadelli de Castro Gyra en Provence, servant à Casi en Italie, dont la déposition suit immédiatement la précédente, répétera la même affirmation. Le frère Evrard Alemannus, chevalier, ira dans le même sens. Le précepteur de Brindisi, lors de sa déposition, déclara quant à lui avoir vu en l’église du Temple de Nicosie une relique fameuse : le chef de sainte Euphémie reposant dans un reliquaire d’argent ciselé en forme de tête humaine. Sa déclaration rejoint celle d’un groupe de Frères qui, lors du procès de Paris parlèrent du corps de sainte Euphémie, parvenu à Château-Pèlerin (en Terre Sainte) « par la grâce de Dieu », et qui y avait fait plusieurs miracles, « ce qui ne se serait pas produit si les Templiers avaient été tels qu’on prétend ». Pourquoi sainte Euphémie ? La sainte, originaire de Chalcédoine, y était enterrée dans la basilique qui porte son nom. C’est dans cette basilique qu’en 451 se déroula le concile de Chalcédoine qui, en réaction contre le mono-physisme prêché par Eutychès, fixa définitivement le dogme de la double nature du Christ dans une personne unique, rejetant ainsi dans l’hérésie un certain nombre d’églises orientales. Cette sainte byzantine qui mourut décapitée en 303 connut post mortem un destin semblable à celui d’Orphée. Pendant la période iconoclaste, l’empereur Constantin V ordonna en effet la profanation de l’église où étaient conservées les reliques de Sainte Euphémie et les fit jeter à la mer. Elles surnagèrent miraculeusement et furent récupérées sous le règne de l’impératrice Irène qui les fit déposer solennellement dans leur église d’origine. Euphémie, son nom le proclame, est « celle dont la parole est bonne et belle » ; quant à Orphée, son nom signifie : « la parole claire, lumineuse ». Pythagore, pour sa part, est « celui qui proclame le Pythien », et Apollon, le dieu par excellence de la Lumière manifestée. Le mythe de cette tête dont les paroles dorées distillent une sagesse issue du fond des âges qu’il faut écouter et méditer si l’on veut progresser sur le chemin intérieur, ne date pas du Moyen-Âge. « Plusieurs images céramographiques découvrent même Apollon, le laurier à la main, surveillant la mise par écrit des paroles d’Orphée : devant la tête à la bouche ouverte, un disciple tient la tablette et le stylet ». Nous sommes loin de l’idole satanique brandie par l’accusation. Salomon Reinach résume remarquablement la nécessité d’un tel glissement dans la logique de l’Inquisition : « Du fait même qu’on les soupçonnait véhémentement d’hérésie, ils devaient être idolâtres […]. Cette idole des Templiers idolâtres devait être un Mahomet ou un Baphomet, puisqu’on voulait que ces soldats du Christ eussent passé au camp ennemi de l’islamisme ». La réalité du baphomet était peut- être et même probablement, comme souvent dans ces sortes de choses, beaucoup plus simple et moins romanesque : un buste d’homme barbu, de ceux que l’Antiquité nous a légué en quantité et que les sculpteurs du Moyen-Âge ont copié avec bonheur. Il ne suffit pas de placer un buste dans un temple, dans une salle de réunion, dans une pièce quel- conque, sur un meuble quelconque, pour en faire une idole. À ce compte, combien de bi- bliothèques, publiques et privées, seraient passibles des foudres de l’Inquisition ! À quoi servent ces bustes, aujourd’hui encore ? C’est un hommage à la mémoire, un lien avec ce qui nous a précédé et à quoi nous nous référons encore, un objet de respect toujours, un support de vénération quelquefois, un instrument d’idolâtrie jamais. Le baphomet ressemble à ces xoana de la mystique grecque, ces images taillées dans le bois qui parlaient du divin et s’offraient à la vénération de tous. Parlant du masque de Methymna, Marcel Dé- tienne en exprime avec beaucoup de pertinence l’étrange nature et la fonction : « Un mas- que surgit des profondeurs de la mer, un visage inconnu apparaît au milieu de l’espace marin qui est comme un au-delà. Mais ce n’est pas une face d’épouvante ainsi que l’idole troyenne de Dionysos rendant fou celui qui la découvre. C’est une forme qui propose une énigme, une effigie à déchiffrer, une puissance inconnue à identifier » ».

4/ La profondeur philosophale
Il n’était pas rare d’observer dans les chapelles tenues par l’Ordre du Temple des représentations de sainte Anne, accompagnée de sa fille, la jeune Marie encore enfant. On sait que la symbolique hermétique de sainte Anne est le noir minerai, ou première ma- tière, que les alchimistes utilisent pour la réalisation du Grand Œuvre. C’est que la préparation de la Pierre Philosophale est au centre de toutes les pratiques templières : alchimie, par la mystérieuse voie sacerdotale, c’est-à-dire empruntant les rituels chrétiens comme autant de catalyseurs du feu céleste pour les athanors installés au ventre des autels… Grâce aux contacts noués entre les alchimistes arabes et les savants occidentaux, dans les échanges en Terre Sainte, les Templiers les plus érudits se sont mis à appliquer des connaissances subtiles héritées de l’Hermétisme d’Alexandrie. Le « Corpus Hermeticum » gnostique de ces Templiers discrets s’enrichit alors de surcroît d’éléments issus directe- ment de l’alchimie arabe elle-même, sous la volonté du grand Saladin, initié à ces scien- ces et profondément ouvert à la cause du roi Baudoin de Jérusalem. Et le secret alchimi- que du Temple est fondamental : c’est découvrir la Terre de Dieu… Le principe, qui doit être intégré au fond de soi comme préalable à tous les travaux, est que l’être humain est potentiellement immortel. Qu’en lui se trouve un embryon d’immortalité, une étincelle divine qui va permettre de dépasser la mort. La vie terrestre est une période de gestation de cet embryon, une période de travail où tout doit être mis en place pour faire croître cet embryon, le faire grandir et lui octroyer les potentialités les plus lumineuses. La mort, notre mort physique est ainsi une sorte d’accouchement. Pour les initiés templiers, l’alchimie est l’art de faire la pierre philosophale, qui a la pouvoir de transmuter la lourdeur de la matière en lumière… Pour faire la pierre par la voie sacerdotale, la voie templière en quelque sorte, il y a une partie très technique – avec du feu réel, du matériel, fourneaux et ballons – et une partie essentielle qui a lieu à l’oratoire, à l’autel. Ainsi les travaux spirituels vont élever la réussite des opérations à un degré extraordinaire, usant de la descente du feu céleste, du dialogue entre les forces cosmiques et les forces telluriques, et de la puissance de l’Esprit. On aura compris que la recherche de l’or matériel est sans grand intérêt dans la véritable recherche alchimique : seule l’immortalité est précieuse, non l’immortalité terrestre mais celle de l’âme, que le corps glorieux portera au-delà de la mort. Quand le grand saint Paul dit : « Mes petits enfants pour qui j’éprouve les douleurs de l’enfantement jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous. » (Gal. 4,19), il parle bien de ce Christ intérieur, de ce Christos irradiant des gnostiques, générant la lumière divine qui doit croître à l’intérieur des êtres puis s’affermir et élever la préciosité de l’âme sous la protection d’une gangue indestructible. L’élaboration du corps glorieux est exigeante, elle engage l’être dans une liberté absolue où les notions purement morales sont dépassées, et où la construction intime s’engage sur un axe sublime de coïncidence. Il est alors certain que les secrets mis en avant dans ces pratiques subtiles mettent souvent en péril le dogme trop rigide du catholicisme romain, et que seules des Églises de grande érudition et de grande capacité initiatique peuvent porter valablement de telles voies abruptes. Dans son fameux livre les pouvoirs divins derrière les fêtes chrétiennes, Van der Stock écrit ceci, en parlant métaphoriquement de la Nativité : « C’est une jeune lumière, pleine de promesse, la Lumière d’un enfant, car elle est pleine de promesses, et de la promesse seulement, de la glorieuse lumière du Soleil… C’est comme si l’étoile de la conscience de l’homme, […], descend de la tête jusqu’au cœur, jusqu’à ce qui, en occultisme, est appelé la cavité du cœur, et parfois la grotte. C’est dans le cœur, une place strictement délimitée et soigneusement capitonnée, telle une chasse secrète et sainte… C’est comme si l’absolu, la réelle demeure de l’homme était descendue dans le cœur ; on dirait que l’étoile de la conscience de l’homme descend dans le cœur et y brûle très paisiblement… ». Pour la mise en place de cette édification, il convient d’entreprendre un travail sur soi fondamental, difficile et ardu. Le respect d’une éthique sans faille est une nécessité – à partir d’un véritable travail intérieur, ascétique, régulier et exigeant. Seule cette éthique de chevalerie, de moine très chrétien, peut offrir l’attitude juste face à la quête. Elle est rap- pelée sans cesse dans les rituels de l’Ordre Secret du Temple, et dans la liturgie spécifique de notre Église Apostolique Templière, comme dans les quelques rares Églises de la tradition des véritables Rose+Croix. Aucun compromis ne sera fait au cours de la quête, et l’abandon du but d’acquérir des pouvoirs, des honneurs ou des matières viles est essentiel. Il faudra donner du temps et de l’argent sans compter, et sans attendre jamais de retour. Grâce au travail à l’athanor, l’initié, le chevalier-prêtre, alchimiste de haut rang par la voie sacerdotale, établira un contact avec les saints Anges, avec les Éons qui guident. Cela s’obtient par une pratique théurgique répétée, une pratique rituelle de prière, alignée sur un degré élevé de vibration capable de préparer les prémices de la Transfiguration. La tradition chrétienne templière a sa procédure spécifique, sa pratique claire et valide, qui se transmet de maître à disciple dans le cadre de travaux liturgiques permanents. Ainsi l’on aura compris que l’œuvre philosophale se construit dans la pratique conjointe de procé- dures techniques et d’opérations purement religieuses. Pour que l’élixir, puis la pierre, puissent s’élaborer, il faut que l’alchimiste soit et chevalier et prêtre, il faut que les opérations techniques et que les rites fonctionnent conjointement, que le sacerdote, chevalier du Temple intérieur, pousse sa transformation interne jusqu’à entrevoir l’imminence du corps glorieux… Et c’est l’ingestion finale de la pierre qui scellera ce corps fameux capa- ble de passer la mort terrestre. Le Templier sera donc absolument ouvert à l’effusion de l’Esprit, il sera préparé à capter les vibrations du feu céleste, et prêt à se charger de toutes les particules de la Lumière déclenchée.

5/ Épilogue.
Il est sûr que les édifices religieux du passé, en particulier les églises médiévales, sont construites selon des plans qui leur confèrent une signification ésotérique profonde, très utile pour les chercheurs des temps actuels. Ces églises qui ont pu conserver leur lien avec les religions à mystères qui les ont précédées, portent en leur corps les descriptions des travaux qui doivent occuper les chevaliers-prêtres du Temple dans leur pratique élevée de l’alchimie opérative. Ainsi d’Orcival, de Saint-Nectaire, d’Issoire, de Chauvigny en Poitou, d’Aulnay de Saintonge, de Saint Hilaire de Melle, de Talmont, de Notre-Dame la Grande à Poitiers, de Saint-Michel d’Aiguilhe, ou de Saint-Pierre à Parthenay-le-Vieux. Ces édifices sont innombrables, et portent partout la profondeur du message alchimique au cœur du message christique, la clé déposée depuis la nuit des temps au cœur du creuset, de la croix, cette rose que nous nommons tous pierre philosophale et qui est la voie directe de l’élévation, jusqu’à l’immortalité de l’âme. Le plan qui a présidé à la construction de toutes ces églises romanes a toujours relevé de techniques mystérieuses dont le nombre d’or est le centre. Les sculptures symboliques s’enroulent autour de ce nombre qui traverse la puissance vibratoire de l’architecture. Le plan qui a présidé à la construction de notre Ordre, l’Ordre Secret du Temple, relève de la même technique et des mêmes secrets, et son étayage est transmis de chevalier à chevalier, de génération en génération, à travers une initiation où la physiologie du temps peut être modifiée. Dans le monde romain, le templum – inventé par les étrusques – définit l’espace qui, découpé dans le ciel à l’aide d’auspices et retranscrit sur le sol par des prêtres, figure un retranchement à l’é- gard du monde, un lieu séparé. Dans ce lieu sacré, le temps prend une autre allure et une autre forme. Il retrouve son état cyclique originel. Le Temple vrai est ainsi bâti sur une division particulière du temps, et l’on entendra en langue des oiseaux que le temps plié est un temps divisé sous une inclinaison subtile, dans le service des opérations les plus internes. « Craint-on la transformation ? Mais sans transformation que peut-il se produire ? Qu’y a-t-il de plus cher et de plus familier à la nature universelle ? Toi-même, peux-tu prendre un bain chaud, si le bois ne subit aucune transformation ? Peux-tu te nourrir, si les aliments ne subissent aucune transformation ? Et quelle est celle des autres choses utiles qui peut s’accomplir sans transformation ? Ne vois-tu donc pas que ta propre transformation est un fait pareillement nécessaire à la nature universelle ? » (Marc-Aurèle). Notre Temple est un centre solaire, il ne diffuse les vérités du feu obscur que lorsque l’initié est apte à en entendre l’enseignement. C’est pour dire que nos prêtres comme nos chevaliers doivent recevoir cette formation profonde qui doit les rendre capables de vivre la Sainte Messe en harmonie véritable avec la Cène, que chacun doit être prêt à participer de cette Cène pour y trouver le Christ transcendant, et les moyens réels de le suivre dans l’au-delà de la Transfiguration. L’ancien office du Temple, ou l’Ordinaire de notre Messe Templière, est structuré de manière à faciliter l’avancée, pour un prêtre convenablement préparé, et pour un chevalier particulièrement attentif. La capacité de chacun à découvrir la Porte est bousculée, et perpétuellement sollicitée. Les Templiers actuels que nous sommes n’ont jamais perdu le fil de cette élévation, les plus courageux d’entre nous renouent plus que jamais avec notre trésor, avec notre antique science. Ainsi débordons-nous ici ou là tous ceux qui voudraient une fois de plus nous détruire ou, pour le moins, nous folkloriser. Pour conclure enfin, je ne citerai que ce passage de saint Augustin, qui se suffit à lui-même : « Quand le Christ viendra et, comme dit encore l’Apôtre Paul, mettra en lumière ce qui est caché dans les ténèbres, et fera paraître les intentions des cœurs pour que chacun reçoive de Dieu la louange qui lui revient, alors, avec la présence d’une telle lu- mière du jour, les lampes ne seront plus nécessaires. On ne nous lira plus la prophétie, on n’ouvrira plus le livre de l’Apôtre, nous ne réclamerons plus le témoignage de Jean, nous n’aurons plus besoin de l’Évangile lui-même. Toutes les Écritures nous seront retirées, alors qu’elles brillaient pour nous comme des lampes dans la nuit de ce monde, pour que nous ne demeurions pas dans l’obscurité. »

Tau Sendivogius, S. B. Bernard-Raymond II, Patriarche.