GV 14 – Premier discours d’investiture du Grand Maître de l’Ordre Secret du Temple

L’histoire médiévale semble à nos yeux actuels déborder de mystères, sous le mythe spectaculaire et la légende, la superstition et le conte de bonne femme. Mais, bien évidemment, c’est sous le merveilleux que se cachent les vérités éternelles, ces vérités de transformation intérieure véritables qui émanent à travers le temps secret, sans jamais s’appauvrir ni se révéler totalement, et qui se diffractent inlassablement sous les vertiges de la métamorphose la plus authentique, et de la si subtile magie transmutatoire. Et si pourtant, les bonimenteurs sont presque toujours reliés à la figure du Christ lui-même, c’est parce que c’est justement le vrai rayonnement de sa lumière qui transporte et dépose en occident depuis les tous premiers siècles de l’ère chrétienne, les secrets les plus sûrement efficaces de notre verticalité, de notre connaissance, sous la forme d’une stratification spirituelle traditionnelle et à travers la sédimentation culturelle d’une pratique cachée. Aussi les inquisiteurs, portés par une véritable volonté d’asservissement des êtres libres, ont répétés nombres d’abus de pouvoir, s’acharnant à faire plier les messagers du subtil sacerdoce ancestral, et à enfouir les structures-même de la vraie science au cœur des cours ecclésiastiques. Ces prélats, croulant sous le luxe, furent pris à l’envi de vider la liturgie de tout sens initiatique, remplissant le cœur des prêtres, telle la bouche avide du consul Crassus à son exécution, du plus vil des métaux brûlants. Les papes et les potentats catholiques s’exercèrent alors, lentement mais sûrement, à exclure du visible la faculté de transmission et, plus largement, tout le savoir occulte. C’est ainsi que les moines les plus vertueux se trouvèrent bientôt reclus dans l’obscurité et la froidure de terribles forteresses monastiques, devenant, par leur devoir de prière et de recherche, de silencieux serviteurs du grand Dieu hermétique, le très mystérieux Abraxas… C’est au travail de ces cloîtres qu’on oublia ces savants Templiers, autant perdus dans de muettes et de sourdes contemplations solitaires que rejetés dans l’intériorité profonde de la Tradition, et cela jusqu’à ce qu’on n’osa même plus entrevoir le si sublime scintillement de leur patrimoine impalpable. Mais ils étaient là, veilleurs éternellement fidèles à leur engagement orienté de moines-chevaliers… Cet Ordre du Temple, si fameux, était-il une organisation animée du soleil noir ou vivifiée du feu central ? Dès la naissance du Christ-même, tous les ingrédients du merveilleux sont déjà réunis pour orienter le mystère, élaborer une ascendance cyclique, en alliant les éléments de la transcendance mythique (le culte de Mithra) aux allégories opératives et symboliques de la formidable immanence gnostique, pour bâtir sur les fondations de la théologie moderne une conception de la liberté capable de plonger la Lignée Occidentale dans les couloirs les plus flamboyants de la grandeur poétique. Et si cette aventure se construisit sous la pensée discrète des philosophes grecs et arabes, autant que sous celle des Frères cachés d’Héliopolis, c’est afin de pouvoir percer jusqu’au cœur notre Moyen-âge – comme le révèle le superbe Liber de compositione alchemiae quem edidit Morienus Romanus, dont la traduction première, par Robert de Chester, est de l’an 1144 : « Alchymia est une substance corporelle composée d’une chose unique, ou due à une chose unique, rendue plus précieuse par la conjonction de la proximité et de l’effet ». Pour l’initié, rien n’échappe jamais à l’immensité entendue du Dieu supérieur, l’Abraxas, qui veut que le tout (le un) et le rien soient advenus ensemble, en synchronicité parfaite, dans l’intérieur comme dans l’extérieur, donnant ainsi un sens ultime à la seule fausse manœuvre qui, dans la réunion de tout ce qui est en bas d’avec l’entièreté de ce qui est en haut, se proposa de forger la Terre au même mouvement de danse que tout le reste de l’éternité. Et c’est ainsi que le Temple terrestre fut conçu, dans le but étrange d’offrir aux vrais chercheurs les moyens de découvrir une voie directe ouverte à l’invisible, dissimulée derrière les apparences, travestie par le pouvoir catholique romain sous les oripeaux du masochisme et de l’errance coupable.

1/ 1129 : Fondation d’un Ordre fondamentalement nouveau.
Des Ordres monastiques et des Ordres de Chevalerie d’épée il y en eut avant le Temple, et il y en eut beaucoup après. La différence fondamentale, c’est que l’Ordre du Temple, élaboré savamment sur les ruines encore belles de l’ancienne milice des Pauvres Chevaliers du Christ et du Temple de Salomon, fut le premier de tous ces Ordres à être véritablement visionnaire, en voulant une harmonie indissociable entre la voie Sacerdotale et la voie Royale, en bâtissant un pont indestructible entre le clerc et le soldat, en ordonnant la fusion à l’intérieur de l’être-même, devenu un connaissant, tant pour la Mission christique que dans l’idée d’une élévation initiatique glorieuse. Ces moines rouges portaient les armes, en particulier l’épée, dans un but avoué de défense certes, mais en la portant haut, ce qui n’avait jamais été ni connu ni vu auparavant. Les chrétiens occupaient Jérusalem, la ville sainte de leur foi, depuis la première croisade par la victoire sanglante de Godefroy de Bouillon le 15 juillet 1099. La fonction première de ces Templiers, ces moines-guerriers, en arrivant en Palestine, fut donc de protéger les pèlerins en route vers la Cité – cette Jérusalem terrestre qui pouvait faire grandir l’âme et accompagner dans cette élévation les éveillés partis pour la Jérusalem céleste… Et ainsi les Templiers logèrent-ils au cœur même du Temple de Salomon, d’où ils purent organiser leur si vivante vision. Chaque chevalier se doit toujours d’être profondément autonome, guerrier libre et juste, et surtout prêt à assumer la Queste en ascète solitaire. Ainsi Origène inspi- ra maints Templiers : « Tente donc, mon auditeur, toi aussi, d’avoir ton propre puits et ta propre fontaine, pour que toi aussi, lorsque tu prendras le livre des Écritures, tu te mettes à tirer de ton propre fonds quelque intelligence ; et, selon la doctrine que tu as reçue dans l’Église, tente de boire, toi aussi, à la fontaine de ton esprit. Il y a en toi une nature d’eau vive, il y a des veines intarissables et des courants d’irrigation ; emploie-toi à creuser la terre et à la nettoyer des ordures, c’est-à-dire à re- pousser la paresse et à secouer la torpeur du cœur. Purifie ton esprit, pour qu’un jour vienne où tu boiras de tes propres fontaines et où tu puiseras de l’eau vive dans tes puits. Car si tu as reçu le Logos de Dieu en toi, si tu as reçu de Jésus l’eau vive avec fidélité, en toi s’ouvrira une fontaine d’eau jaillissant pour la vie éternelle. » Avant la fondation de cet Ordre, on aura compris que l’idée qu’un moine pût ne serait-ce que toucher l’épée était réputé impensable, surtout en raison de la sentence du Christ : « Celui qui vit par l’épée périra par l’épée ». Mais cette épée, en forme de croix, de creuset bientôt, eût aussi, pour les Templiers, un rôle si flamboyant de transmetteur symbolique qu’elle fut acceptée en raison d’une autre phrase de Jésus, rapportée dans l’évangile de Matthieu : « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive ». Et comme les contraires ne sont qu’apparences, et que les initiés savent bien que ces apparences ne se manifestent, aveuglantes, qu’en l’absence de l’éveil, c’est-à-dire en l’absence de cette profonde élévation qui permet de voir à quel point les opposés doivent absolument cesser d’être perçus contradictoirement, l’Ordre put choisir le signe ostentatoire comme signe d’effacement, l’épée comme un feu qui réchauffe dans la défense unique des faibles et des plus pauvres, des plus démunis.

2/ La protection de Saint Bernard († 1153).
Et cet Ordre du Temple sera redevable à jamais à l’une des figures majeures de l’Église chrétienne occidentale : le grand saint Bernard de Clairvaux. Saint Bernard, célèbre et vénéré, qui développa longtemps l’Ordre cistercien, Bernard le rayonnant Maître spirituel qui, appelé par Hugues de Payns concepteur de l’Ordre du Temple, apporta justification spirituelle et assurance théologique – oui, il est tout de même possible d’entrevoir le Salut en vivant armés, pour peu que l’épée soit d’usage à la cause juste –, et offrit un appui sûr dans la demande de constitution de l’Ordre près des autorités papales. Et c’est Honorius II qui approuve, lors du concile de Troyes, cette nouvelle édification monastique. De saint Bernard, la profonde interrogation : « L’homme doit-il cesser de faire ce qu’il doit parce que Dieu fait ce qu’il veut ? ». Et l’on entendra ici le vrai questionnement de tous les Templiers… Ainsi convient-il sans doute d’ajouter ici que, dans une lettre à son oncle André de Montbard (qui deviendra le cinquième Grand Maître de l’Ordre) saint Bernard écrira : « Le monde devra reconnaître qu’il vaut mieux mettre sa confiance en Dieu qu’en nos princes ». Seuls les plus avisés des Chevaliers de l’Ordre, ceux du Cercle interne des éveillés, ceux qui pouvaient mesurer l’étendue de la connaissance coïncidente, entendirent ce que signifiait vraiment de se densifier intérieurement comme moines, avant que de devoir être des soldats. Saint Bernard aura la certitude de la force spirituelle des moines, la puissance de l’égrégore, du rassemblement : « Dans notre cœur, là où le Christ fait sa demeure, conduisons-nous avec jugement et intelligence, de manière à ne pas mettre notre confiance dans notre propre vie et à ne pas prendre appui sur un fragile rempart ».

3/ Royaume de Jérusalem ; défaite de saint Jean d’Acre (1291).
Si le Royaume de Jérusalem fut créé dans le sang, il ne resta pas englué dans la guerre. Après la bataille de Montgisard, en novembre 1177, comme le Roi lépreux Baudouin IV défit avec succès une armée arabe commandée par Saladin, grâce à l’aide des Chevaliers de l’Ordre du Temple, on pu croire enfin que le Royaume du Ciel avait rejoint celui de la terre. Baudoin IV par son sens très aigu de la politique fit de Saladin si ce n’est un allié, en tout cas un partenaire diplomatique, et les vrais échanges commencèrent… On dit même que Saladin devint alors un véritable initié aux secrets du Temple, et qu’on en relève aujourd’hui encore la trace conséquente dans les rituels baphométiques pratiqués par les chapitres internes de l’Ordre actuel de succession historique, et dans divers chapitres cathares de très haute importance. Ainsi les Templiers médiévaux apprirent tout un savoir de science opérative des savants arabes, et rapportèrent de précieuses découvertes tant de leurs astronomes que de leurs alchimistes. Et l’on étudia, en exemple, le Corpus Jabirianum, attribué à Jâbir ibn Hayyân. Jâbir ibn Hayyân, dit Geber (vers 770), dans lequel avait été mis au point un système philosophique très cohérent, élevant les quatre éléments à la triade des principes – celle du corps (sel ou scel), de l’esprit (mercure) et de l’âme (soufre). Il propose l’élaboration de l’élixir au blanc comme vulnéraire, tiré de pratiques non seulement minérales ou végétales mais sacerdotale, acceptant la tangibilité d’un feu céleste capable de traverser la matière. Geber pose aussi le septénaire des planètes à l’amalgame des sept métaux, dans un ordre (incantatoire) profondément magique et volontairement orienté – or (Soleil), argent (Lune), cuivre (Vénus), vif-argent (Mercure), fer (Mars), étain (Jupiter), plomb (Saturne) ; et il traite avec une grande justesse des sept opérations techniques les plus efficaces : sublimation, distillation, ascendante et descendante (filtration), coupellation, incinération, fusion et bain de sable, bain-marie. Geber comprend le premier que l’argyropée est une étape, non une fin en soi, et que l’art de faire de l’or n’est là que pour prouver la puissance de la médecine des élixirs. Cette science est une con- naissance des équilibres, elle s’établit dans les poids et les mesures, dans l’autonomie de chaque qualité de nature. C’est le secret de la modification des substances, de la manière dont on peut redonner vie à ces substances, et comment cette nouvelle vie en fait un merveilleux remède apte à faire se prolonger notre temps terrestre. Ceci n’a pourtant encore que peu d’intérêt en regard du corps glorieux que cet Art peut, au-delà, dessiner. Chez saint Grégoire de Nysse, les Templiers puisent de subtiles convictions complémentaires : « Le commencement de la cosmogonie nous donne donc à penser que Dieu a placé globalement, en un instant, les principes, les causes et les puissances de toutes choses, et que dans la première impulsion de sa volonté, la substance de chacun des êtres s’est constituée : ciel, éther, astres, feu, air, terre, êtres vivants, plantes. Tous ces êtres, le regard divin les contemplait, révélés par une parole de puissance, de par (ainsi que le dit la prophétie) la connaissance qu’il avait de tous avant leur création, et, de l’utilisation conjointe de sa puissance et de sa sagesse s’en est suivi un enchaînement nécessaire, suivant un certain ordre, dans l’achèvement de chacune des parties du monde : c’est ainsi que tel être s’est présenté et révélé avant les autres êtres observables dans le tout, et après lui, de la même façon, celui qui suivait nécessairement le premier, puis un troisième, suivant ce qu’a ordonné la nature industrieuse, puis un quatrième, puis un cinquième, et ainsi de suite, suivant un enchaînement successif, non qu’ils se manifestent ainsi par quelque rencontre automatique, selon quelque impulsion sans ordre et liée au hasard, mais parce que l’ordre nécessaire de la nature recherche un enchaînement dans les faits… » Ces pensées s’harmonisent avec la science des savants arabes, des anciens philosophes grecs et des Frères d’Héliopolis, mystérieux fabricants de la pierre… Baudoin IV, le roi lépreux, régna de 1174 à 1185. Né en 1161, il mourut donc à l’âge de 24 ans. À sa mort le royaume de Jérusalem fut de nouveau en proie au trouble, et bientôt dévasté par de nouvelles guerres. Le fragile équilibre rompu avec la mort du roi juste, Saladin n’ayant plus confiance dans le nouveau pouvoir croisé, ni en ces seigneurs ignorants et versatiles, ni en ces barons inconsistants, il travailla à faire chuter définitivement Jérusalem. De fait, la Cité fut perdue à jamais pour le pouvoir chrétien en 1187. Puis, de combats incessants en guerres innombrables, le royaume, replié à Saint Jean d’Acre, s’étiola ensuite lentement, jusqu’à sa disparition complète en 1291, année où les Templiers, désormais très orientalisés, se replièrent vers Chypre, puis vers la France, nantis de formidables découvertes tant spirituelles que scientifiques.

4/ 1312 : la fin officielle ; 1314 : bûcher de Jacques de Mollay.
Ayant perdu leur raison d’être originelle – la protection des pèlerins en route pour Jérusalem – les Templiers commencèrent alors à jouer des jeux de puissance, financière et politique. Il fallut moins de quinze années pour que l’Ordre, dévoyé, trop riche et trop visiblement puissant, devienne bien trop dangereux aux yeux du pouvoir, celui du roi autant que celui du pape. C’est au jour du 13 octobre 1307 qu’eût lieu la grande arrestation, l’arrestation de tous les membres de l’Ordre sur des dénonciations d’espions internes introduits par le pouvoir habile. Pour les membres des cercles les plus initiatiques du Temple, le rite d’entrée, sous les arcanes les plus mystérieux de la pratique, est un moment de formation hallucinant et de haute volée, fait pour aguerrir le novice dans la capacité à la prise de décision. Ce rite, brutal, s’inscrit dans un retour sur la Foi, la croyance, la différence fondamentale entre la Foi et la croyance, et la véritable gnose que l’Ordre détient. Il existe bien, dès l’origine, un rituel où la croix est mise en jeu, où le valeureux Chevalier est pris entre deux ordres contradictoires ou paradoxaux, qui peuvent le conduire, malgré sa conscience, à devoir tenter de porter atteinte à la croix. Il n’est pas possible d’en expliquer ici les raisons, ni comment la cérémonie est ainsi faite pour qu’au bout du compte le Chevalier, nouvel initié, progresse, à travers l’épreuve, vers une acuité plus grande, vers une plus haute connaissance de lui-même, vers une plus solide connaissance de la voie juste. Mais il est certain que cette initiation est la vraie clé. Cette première clé de l’initiation véritable est abrupte, comme le fil de l’épée, elle tranche et bouleverse. Elle est proprement incompréhensible pour les profanes, et plus évidemment encore, indéchiffrable pour les clercs extérieurs à l’Ordre, pour les clercs de la tradition catholique doctrinale et dogmatique. L’Ordre, si puissant et indomptable, tire sa force de son savoir secret, et de son intransigeance initiatique… Dire ainsi que les Templiers trouvèrent un secours bien utile en la pensée du grand philosophe spiritualiste Ibn ‘Arabi ; je le cite en exemple : « Celui dont la langue se tait, même si son cœur ne se tait pas, allège son fardeau ; celui dont la langue et le cœur se taisent tous les deux, purifie son centre secret (sirr) et son Seigneur s’y révèle ; celui dont le cœur se tait, mais dont la bouche parle, prononce les paroles de la Sagesse ; mais celui dont ni la langue ni le cœur ne se taisent est objet de Satan et soumis à sa domination. Le silence de la langue est un des traits ordinaires de tous les hommes spirituels (al’âmma) et de tous les maîtres de la voie (arbâbu-s- su-lûk). Le silence du cœur est parmi les caractères distinctifs des rapprochés (almuqarrabûn) qui sont des gens de contemplation. Le hâl (l’état) que le silence assure aux progressants (assâlikûn) est la préservation des malheurs, et celui qu’il favorise chez les rapprochés est l’entretien dans la familiarité seigneuriale ». C’est donc une atmosphère étouffante qui entoure la terrible condamnation des Templiers : injustice, violence et cruauté, pour de basses raisons politiques ; et c’est la question extraordinaire pour chacun, cette spécialité de torture avec son flot d’atrocités. Car les informations, fausses ou réelles, furent toutes obtenues sous la torture, par l’écraseur de tête ou le séparateur de genoux, par la chaise de Judas ou par la poire d’étouffement, par la fourche de l’hérétique et par la manivelle intestinale, par le supplice du chevalet, par celui de la roue et celui de la chaise à clous, celui du garrot ou bien celui du gril. Le 22 mars 1312, sans confirmer vraiment les condamnations, le pape supprime l’Ordre et en attribue les biens à l’autre grand ordre militaire, celui des Hospitaliers. Pour de nombreux Templiers c’est l’exécution par les flammes du bûcher, notamment pour Jacques de Mollay, le dernier grand Maître visible de l’Ordre qui, condamné par le roi de France Philippe Le Bel et par le pape Clément V, fut brûlé vif le 18 mars 1314 avec trois compagnons sur l’île des Javiaux (dans l’île de la Cité). Une légende persistante s’attache à cette mort par le feu, puisque les juges essentiels dans le procès du Temple ne passèrent pas l’année, à commencer par le pape Clément V qui mourut le 20 avril 1314, le roi Philippe IV le Bel, le roi de fer, mourut, lui, le 29 novembre 1314. Guillaume Humbert, et de nombreux autres accusateurs moururent aussi rapidement. Pour la légende, ces morts rapprochées et répétées prouvaient la malédiction, et la punition du Ciel ! D’autant que la branche des capétiens directs s’éteindra elle aussi peu de temps plus tard avec la mort du dernier des trois fils du roi Philippe, des fils tous morts sans postérité (Louis X le Hutin en 1316, Philippe V le Long en l’an 1322 et Charles IV le Bel en 1328, laissant alors la succession royale à la lignée des Valois).

5/ Le trésor disparu.
On a pu dire que la richesse des Templiers était essentiellement foncière, mais il semble que le trésor soit surtout devenu mythique en raison d’une vraie richesse spirituelle, faite de secrets scientifiques et astronomiques, médicaux et alchimiques. Le fantasme s’est surtout répandu parce que le fameux vendredi 13 octobre 1307, jour de l’arrestation des Templiers, les gardes de Guillaume de Nogaret, chargés de faire l’inventaire de leurs biens, ne purent trouver un seul écu d’or dans la Tour du Temple. On imagina alors que les Maîtres de l’Ordre, avertis des préparatifs de l’arrestation, avaient dû prendre soin de cacher leurs valeurs et leurs documents les plus précieux. Dès lors, toutes les spéculations sur la provenance et sur la nature exacte du trésor ont été formulées. Mais bien sûr, l’on pourra comprendre, si on le veut immédiatement, que la valeur de ce trésor n’était pas saisissable par ceux qui recherchaient la richesse matérielle, car nous parlons bien ici d’une haute valeur spirituelle et mystique. Ainsi de la tangibilité du Saint Graal, avec tout ce que celui-ci implique, symboliquement, de transmission royale et sacerdotale. Ainsi de la réalité de la filiation christique… Ainsi de la transmission du fameux trésor de Salomon, qui est la transmission de la connaissance ancestrale, de la gnose moins occultée et déformée – transmission ésotérique qui existe toujours aujourd’hui, sous le nom générique de transmission des clavicules de Salomon… Ainsi de la cérémonie du Baphomet, portant à travers les siècles le secret inavouable de ces liens d’échange possible et magnifique entre les enseignements du Baptiste et ceux de Mahomet ; et ainsi enfin de la révélation de la vraie possibilité d’emprunter la voie de la Transfiguration, dès maintenant et dès ici-bas, à l’aide de l’élixir au blanc et de la pierre philosophale… Les Templiers, porteurs de doctrines opératives et interprétatives, de sciences savantes et de secrets authentiques, furent ésotériquement réputés capables d’initier la construction du fameux corps de gloire individuel qui, sous la connaissance d’opérations magiques ancestrales utilisant des principes naturels, permet invariablement d’aboutir à un changement intérieur, à la véritable transmutation de l’être, ouvrant un lien direct avec l’Invisible devenu, hic et nunc, l’Un-visible. Ces phrases d’Ibn ‘Arabi sont orientées vers le sens de ce que les Templiers ont pu mettre en œuvre : l’habile développement intérieur de l’être, l’éveil déclencheur de découvertes ; un véritable mode d’emploi… : « Et ceux qui professent l’efficacité des aspirations (ou énergies) spirituelles, ne cessent de se tenir sur leurs voies claires et précises jusqu’à ce que des panneaux annonciateurs brillent pour eux, portés par les mains des Esprits Supérieurs qui résident au Degré de la Proximité à la Station de la Parole Bouche-à-Bouche, panneaux sur lesquels des Écritures bien tracées et saintes se lèvent pour eux, comme témoins de la réalisation qu’ils ont obtenue, et leur confèrent le transfert de ce mode à un autre mode, par voie de sublimation. Alors le voile est enlevé, et ce qui avait été caché est mis à découvert ! Alors est défait le bandeau, retiré le verrou, ouverte la serrure ! Alors les aspirations-énergies propres à cet autre mode s’unifient pour scruter la Réalité Une, et l’être ne conçoit plus qu’une seule aspiration et rien d’autre. De cette aspiration unique procèdent des influences qui portent effet sur la Réalité Pure ». Voici le sens de la recherche philosophale, de la recherche de cet état extatique où les opposés vont apparaître soudain comme coïncidents, et comme le chevalier va se trouver bientôt à l’intérieur du château fermé si longtemps réputé impénétrable…

6/ La règle souterraine.
Si tous les ordres monastiques eurent leur règle, souvent rédigée par un grand saint – Benoît pour les bénédictins, François pour les franciscains, Dominique pour les dominicains, etc. –, celle des Templiers fut en grande partie rédigée par Bernard de Clairvaux. Cette règle, voulue par saint Bernard, fut la règle visible, et la seule règle connue à l’extérieur, car elle pouvait être montrée à tous. Mais, évidemment, il y avait une deuxième règle, la règle intérieure, la règle de la vraie vie du Chevalier du feu, de l’Alchimiste, la véritable règle initiatique… On a d’ailleurs été tellement étonné, lors de la découverte de cette seconde règle, de sa différence avec l’autre, qu’on a voulu la faire passer pour fausse. Ce fut d’autant plus simple puisqu’elle était datée du début du XVIe siècle, soit de plus de deux siècles après la disparition officielle du Temple… Ce qu’on oublie ici, bien volontairement, c’est que le Temple a poursuivi son action sous diverses couvertures, et sous un ésotérisme secret qui, dissimulé pendant des décennies, a continué de transmettre son patrimoine spirituel et savant sous les formes les plus ignorées de la chrétienté ostentatoire. Ainsi cette règle étrange, occulte et peu connue, fut-elle dénoncée comme très anti-religieuse parce qu’elle visait à développer la capacité d’éveil du moine à la coïncidence des opposés, et, surtout, qu’elle visait à détruire la vision romaine et catholique de la mission christique. Les Templiers, s’ils gardaient profondément la foi en Jésus, une foi juste et tolérante, libertaire et libératrice, hérissée de connaissances orientales par voie directe, ne pouvaient plus croire en la justesse du pape, ni en celle de toute l’Église catholique. Et quand on les obligeait, dans leur initiation, sous des épreuves précises, à cracher sur la croix, ce n’était pas le Christ que l’on se proposait de nier, il s’agissait plutôt de s’attaquer à la dépen- dance aux croyances erronées de l’Église catholique (par là-même de réfuter les bourreaux du Temple), de rejeter l’adoration du crucifix, cette notion de souffrance voulue comme nécessaire (et donc capable de justifier le bûcher), et de rejeter la culpabilité qui accompagne cette Foi dans la volonté absolue de se dépouiller de toutes attaches formelles de pouvoir. Et c’est ainsi que l’Ordre du Temple finira par s’extirper définitivement de sa dépendance masochiste à l’Église catholique, pour épouser résolument la confession orthodoxe occidentale en 1810 (en l’Église des Chrétiens Primitifs, qui deviendra l’Église Apostolique Templière Gnostique et Johannite, Église qui fut reconnue par l’État français en 1814). Et saint Grégoire de Nysse d’inspirer une fois de plus l’engagement Templier : « Une fois la nature passée à une condition plus divine, l’homme prend la forme que lui donnent ses traits moraux, sans que son essence soit différente de son apparence, mais il est connu tel qu’il est : tempérant, juste, doux, pur, aimant, pieux (2 Tim. 3,4) ou encore, dans ces vertus, doté de tous les biens, ou paré d’un seul, ou bien de la plupart, ou inférieur en celui-ci, mais supérieur en tel autre. C’est selon les propriétés de ce genre, qui manifestent la supériorité morale ou son contraire, que les individus sont répartis en diverses formes qui les distinguent les uns des autres. »

7/ Le lien avec les Cathares ; les Francs-Maçons.
Les Templiers n’étaient pas proches des Cathares qui, eux, étaient issus de la spiritualité chrétienne très gnostique du mouvement bogomile. Mais les Cathares pourchassés, et réfugiés dans l’apocryphe et le silence, demandèrent bien souvent asile au Temple. Et le Temple, même après sa disparition officielle, leur proposa protection et secours. Ainsi les Parfaits jouèrent-ils un rôle non négligeable dans la prolongation du Temple secret. Les Cathares, qui n’étaient absolument pas localisés dans le seul Midi de la France, étaient des chrétiens manichéens, c’est-à-dire non dualistes contrairement au sens le plus répandu, car Manès était un penseur dont la doctrine essentielle était de dépasser le dualisme en posant le dualisme. Ainsi les Cathares posaient le dualisme pour le dépasser ; ce fonctionnement est très proche de la doctrine secrète des Templiers : dépasser le dualisme pour atteindre le cœur de l’Abraxas, le Dieu total. Et le Baphomet est aussi une figure du dépassement de la dualité, en fusionnant Mahomet et Jean Baptiste. Les Cathares, pris aux flammes des bûchers, ne pouvaient que se sentir proches des Templiers, aussi purs chrétiens, et courageux moines, défendant une foi première, saine et entière, loin des calculs politiques et financiers de l’Église catholique romaine. Et sans doute les Templiers et les Cathares pouvaient-ils trouver ensemble quelque réconfort à la pensée de saint Augustin : « Quand le Christ viendra et, comme dit encore l’Apôtre Paul, mettra en lumière ce qui est caché dans les ténèbres, et fera paraître les intentions des cœurs pour que chacun reçoive de Dieu la louange qui lui revient, alors, avec la présence d’une telle lumière du jour, les lampes ne seront plus nécessaires. On ne nous lira plus la prophétie, on n’ouvrira plus le livre de l’Apôtre, nous ne réclamerons plus le témoignage de Jean, nous n’aurons plus besoin de l’Évangile lui-même. Toutes les Écritures nous seront retirées, alors qu’elles brillaient pour nous comme des lampes dans la nuit de ce monde, pour que nous ne demeurions pas dans l’obscurité. » Les Franc-Maçons, eux, puisent une partie de la justification de leur existence, dans leur origine de bâtisseurs, de constructeurs, pour qui la construction la plus excellente, la plus parfaite, fut le fameux Temple de Salomon. Si le chevalier de Ramsay, franc-maçon du XVIIIe siècle, fut à l’origine de cette idée selon laquelle la Franc-Maçonnerie était la fille de l’Ordre du Temple, c’est uniquement en vertu de ce rapprochement direct entre le fait que les Templiers, à Jérusalem, logeaient dans ce Temple… Il n’y a bien sûr aucune légitimité réelle à cette percussion : toute filiation supposée entre la Franc-Maçonnerie et le Temple est une pure invention de spéculation mythique. La véritable filiation n’est pas sectaire, elle est religieuse, elle est apostolique, et elle s’inscrit dans la glorieuse lignée occidentale de l’Église Syriaque d’Antioche. Comme nous l’avons dit plus haut : le Temple est orthodoxe, et notre siècle présent devrait maintenant l’admettre une fois pour toutes… Les Templiers : Soleil noir ou Feu central ? Ainsi le Temple était-il une organisation ésotérique, au sens où il cherchait à maintenir vivants (et donc cachés) les secrets essentiels du christianisme : mystères de l’incarnation et pratiques opératives, techniques profondes de transformation, de l’être terrestre vers la transfiguration, et, pour ce faire, véritable transmutation vers l’éveil au moyen de la prière ascétique (le détachement véritable) et de la Gnose, cette fameuse connaissance libératrice. On pourrait entendre à ces mots de Maître Eckhart, l’esprit des flammes du feu central qui les animait : « Dans ce détachement impassible Dieu s’est tenu, et se tient encore, éternellement. Même quand il créa le ciel et la terre et toutes les créatures cela ne touchait pas plus son détachement que s’il eût jamais rien créé. Oui, je l’affirme : toutes les prières et toutes les bonnes œuvres que l’homme peut accomplir ici dans le temps, le détachement de Dieu en est aussi peu touché que s’il n’y avait absolument rien de tout cela, et Dieu n’en est en rien plus clément ou mieux disposé envers l’homme que s’il n’avait jamais fait ces prières ou accompli ces bonnes œuvres. Oui, même quand au sein de la divinité le Fils voulut devenir homme et le devint et souffrit le martyre, cela ne toucha pas l’impassible détachement de Dieu, pas plus que s’il n’était jamais devenu homme. » Et ce que l’on peut attribuer au Soleil noir vint des malversations de ces hommes de pouvoir, leurs adversaires, et de tous ceux qui veulent, encore aujourd’hui, faire du Temple un emblème, justificatif de la violence et du fanatisme. Mais que le Temple garde donc ses secrets ! Qu’il les garde et continue de les faire vivre, dans le silence et le vertige… C’est avec une sentence de saint Isaac le Syrien que j’achèverai ce discours, et l’on pourra voir dans les étoiles combien cette histoire est transcendée, puisque le péché originel n’existe pas, il n’a le sens véritable que de l’erreur : « Sois ton propre persécuteur, et ton ennemi sera chassé par ton approche. Réconcilie-toi avec toi- même, et le Ciel et la Terre se réconcilieront avec toi. Pénètre profondément en toi- même, fuyant le péché, tu y trouveras la voie de l’élévation. »

Paul Sanda,
Tau Sendivogius i. o, 47e Grand Maître de tous les Templiers, 59e Grand Maître de l’Ordre Secret du Temple.