GV 15 – Une Sainte horreur ou le Voyage en eucharistie, de Franck Lestringant

Au centre de ce livre, une rencontre insolite : celle, en plein XVIe siècle, de l’eucharistie et du Nouveau Monde. Au Brésil où huguenots et catholiques vivent quelques mois une impossible tentative de GV153coexistence, la pomme de discorde est la présence réelle et substantielle du Christ dans les espèces de la communion. La critique de la transsubstantiation selon Calvin trouve une illustration saisissante dans l’an- thropophagie active des Indiens. La déconfiture symbolique qui se transporte alors du Brésil en France, rebondit dans les Pays-Bas et en Angleterre, montre que le mystère de l’Incarnation peut être aussi pierre de scandale.

Hantée par l’obsession du résidu, refoulant le corps hors du sacrement et la présence physique du Christ loin de la table de communion, la Réforme, dans ses tendances les plus radicales, veut en finir avec l’idolâtrie de la chair. C’est pourquoi elle tend à faire du sacrement un simple mémorial, du pain et du vin de purs signes sans substance. Le programme d’une religion « réformée » et délivrée à jamais de la contrainte sacrificielle va de pair avec la fondation dune nouvelle anthropologie. Entre le corps protestant et le corps catholique le divorce est irrémédiable, incarnant, au sens fort du terme, deux manières d’être et de croire, d’agir et de sentir. C’est à reconnaître sur trois siècles une ligne de fracture que nous invite ce voyage en Eucharistie, qui, parti de l’affaire des Placards en 1534, passe par d’Aubigné, Montaigne, Port- Royal et Swift, et réserve une place particulière aux utopies narratives du Grand Siècle.

Droz, 2012, 25 €. (Tex- te de la quatrième de cou- verture de l’ouvrage).